Leconte de l’Isle Bourbon en sol breton
« Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois » dictons-nous à celui qui, en passe d’écrire un article, commence par s’emmêler les crayons faute d’avoir pu viser juste entre De Parny et Leconte de Lisle, deux poètes qui, de La Réunion à la Bretagne, ont tenté de faire le lien.
« Trèfle de plaisanterie dirait un lapin dans un champ de luzerne. » Venons-en aux faits.
« Perdu sur la montagne, entre deux parois hautes/ Il est un lieu sauvage, au rêve hospitalier… » sont les deux premiers vers du poème « Le Bernica » clamé dans ses Poèmes barbares, par Leconte de Lisle (Charles Marie René). Il imagine bien l’endroit ‒ tout autant que « La ravine Saint-Gilles », autre poème barbare ‒ pour y être descendu, jeune enfant avec ses parents depuis leur habitation du quartier de Fleurimont à Saint-Paul où il est né le 22 octobre 1818 (à La Réunion c’est notre quartier). Adolescent, il s’imprègne plus sûrement de cette nature lors du retour de sa famille à Bourbon après un séjour de dix années en Bretagne. Ses attaches bretonnes sont à rechercher du côté paternel : Charles Marie Leconte de Lisle, son père, né le 13 mars 1794 (23 ventôse an II) à Dinan dans les Côtes-du-Nord, un chirurgien militaire sous Napoléon qui largue sa Bretagne natale pour se recycler dans la culture de la canne à sucre à Bourbon (décédé le 28 juillet 1856 à St-Denis). Lui-même fils de Charles Leconte-Delisle (Avranches, 16 août 1759- Dinan, 20 décembre 1809), apothicaire et maire éphémère de Dinan de juillet à décembre 1792.
Son épouse, Anne Suzanne Marguerite Élysée de Lanux, née le 12 février 1800 à Saint-Paul, est une descendante de Françoise Châtelain (« fille du roi » dont la descendance comprend aussi la célèbre Ombline Desbassayns, la Madame). Elle était en outre la petite nièce de Geneviève Lanux mère d’Évariste de Parny.
En 1822, la petite famille (lui âgé de trois ans, son père, sa mère et sa jeune sœur d’un an, Élysée Marie Louise) s’installe à Dinan durant sept années puis à Nantes pendant trois ans durant lesquels le futur poète est interne à la Pension Brieugne place Brancas (1) , un établissement tenu par Pierre François Brieugne, ex-soldat, corsaire et chirurgien sur un navire négrier. Autre pensionnaire illustre, un ami devenu rival de Leconte de Lisle, le « quarteron » Auguste Lacaussade né à Saint-Denis île Bourbon (8 février 1815), fruit de l’union libre d’un avocat bordelais et d’une esclave affranchie. Il deviendra lui aussi, malgré l’ostracisme qu’il subit de la part de la « bonne » société bourbonnaise à cause de son sang de couleur illégitime, un lettré et un poète de renom (ses restes ont été transférés à Hell-Bourg).
De 1832 à 1837, Charles Marie est donc de retour avec sa famille à Bourbon où il poursuit ses études secondaires.
À 19 ans, il repart seul en Bretagne, à Rennes pour obtenir le diplôme de bachelier ès-lettres et préparer son Droit. Avant de s’installer à Rennes, au n° 4 de la rue des Carmes, pour passer son baccalauréat au collège royal de Rennes (2) (il est admis au bac le 14 novembre 1838) et suivre les cours de droit de la Faculté des Lettres, le jeune Charles est hébergé chez un oncle paternel (un cousin de son père), M. Louis Leconte, avoué à Dinan, maire de cette ville (1837-1847), élu par la suite Député des Côtes-du-Nord (1849-1851).
À vrai dire, Charles n’est pas du tout assidu aux cours et il perd sa première année d’étude. La deuxième année 1840 est tout aussi chaotique que la précédente et ce n’est qu’en janvier 1841 qu’il finit par décrocher de justesse son titre de « bachelier en droit ». L’année suivante, en année de licence, il abandonne les études.
Entre ses « bâchages » de cours et sa vie de patachon, il a tout de même trouvé l’énergie, avec deux camarades, de fonder le 1er avril 1840, La Variété. Une revue littéraire d’expression catholique libérale (« catholique et Breton toujours », clame-t-il alors) inspirée des idéaux romantiques et sociaux de Saint-Simon, de Fourrier, de Lamennais. La Variété prône l’émancipation de l’humanité par l’art et une religion « bien-pesée » ! Dans cette revue mensuelle, Charles rédige ses premiers essais poétiques et critiques (Esquisses littéraires). Elle cesse de paraître, après douze numéros, en mars 1841.
En 1842, il est de plus en plus démuni, sans argent, et les relations avec son père réprobateur et son arriviste d’oncle l’exaspèrent. Commence à germer en lui un sentiment de révolte contre la bourgeoisie rennaise « bien-pensante », ses professeurs et gens de la magistrature. Sa foi s’estompe. Pour tenter de donner audience à ses idées républicaines, il lance le journal Le Sifflet (quelques coups seulement) puis, avec un ami fils de notaire, un journal satirique au titre empoisonneur, Le Scorpion, et aux articles si dérangeants et caustiques qu’il ne trouve aucun imprimeur. « L'épaule rennaise » est à l’œuvre, un haussement d’épaule réprobateur d’avant le fameux « doigt d’honneur ».
Lassé de cette vie bohème, pris d’une nostalgie légèrement dépressive et rappelé par sa famille, il décide de retourner dans son île natale. Il embarque à Nantes pour l'Île Bourbon en septembre 1843. Les premiers ébahissements passés, l’arrogance des grands propriétaires auxquels son père appartient l’insupporte et le sort réservé aux esclaves le révolte ‒ son père possède 42 esclaves sur l’habitation (3) . Il se rapproche davantage des idées fouriéristes, finit par se brouiller pour de vrai avec son père, et repart définitivement en France 18 mois après son arrivée, pour se fixer à Paris (1845).
Dans la capitale, il milite contre le système esclavagiste. En 1846, il fait paraître une nouvelle en prose Sacatove, qui conte l’histoire tragique d’un noir marron réfugié dans les Hauts de Saint-Paul. Avec son ami de jeunesse, le poète Auguste Lacaussade, ils font signer et publier en 1848 La pétition des jeunes créoles où ils soutiennent le décret d’abolition définitive. Il apporte aussi son soutien aux révolutions de février et juin 1848 mais les répressions terribles (des milliers de victimes) menées par l’armée et les gardes mobiles ‒ forces composées de fils de paysans et de pauvres prolétaires ‒ et par les gardes nationaux recrutés parmi les commerçants et bourgeois de Paris et de Province, le dégoûtent à jamais : « Que l’humanité est une sale et dégoûtante engeance ! Que le peuple est stupide ! C’est une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais pour notre idéal [républicain] sacré » écrit-il, dans une lettre adressée à Louis Ménard, à Dinan le 30 avril 1848, après une réunion politique en Bretagne qui avait tourné à l’échauffourée.
Désormais, il se consacre à « l’art pour l’art » et devient le chef de file des poètes Parnassiens. Léon Dierx, natif de Saint-Denis (né dans la villa du grand-père de Raymond Barre le 31 mars 1838 et décédé à Paris le 11 juin 1912), parti à Paris en 1860, côtoie, comme son dalon kréol Lacaussade, Leconte de Lisle. Le jeune Verlaine qui fréquente un temps le même cercle de poètes que Léon Dierx rapporte que ses œuvres, Lèvres closes et Amants, forcent l'admiration. Il est consacré « Prince des poètes » à la mort de Mallarmé.
Quant à Leconte de Lisle, il est nommé en 1886 à l’Académie française au fauteuil de Victor Hugo. Il meurt à Louveciennes le 17 juillet 1894 et, pour honorer les vœux qu’il exprimait dans les ultimes strophes de son poème « Si l'aurore » : « Dans le sable stérile où dorment tous les miens/Que ne puis-je finir le songe de ma vie… », ses cendres sont rapatriées en 1977 au Cimetière marin de Saint-Paul à La Réunion.
Son vieil ami Verlaine (4) trouvait qu’il ressemblait davantage à un Breton qu’à un Créole « […] on eût dit plutôt un Breton et un dur Breton qu’un créole. » Il ne devait pas s’imaginer possible un Créole Breton !
Dans le prochain épisode, je règle la mire sur Évariste Parny et je sors enfin une lapine du chapeau.
- Autrefois « Motte aux Cochons », de nos jours place Édouard-Normand.
- L’actuelle cité scolaire Émile-Zola, autrefois lycée Chateaubriant, nommée ainsi en 1971 en mémoire du « J’accuse » de l’affaire Dreyfus (qui fut jugé dans son enceinte).
- Napoléon avait rétabli l’esclavage en 1802.
- Leur amitié prend fin lors de la Commune de Paris de 1870 dont les horreurs révulsent Leconte de Lisle.
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