De l’Île Bourbon et de Bretagne : Évariste Parny et sa bonne Étoile
À vouloir chasser deux lièvres à la fois, j’ai oublié de viser en priorité Évariste Désiré Parny, grand oncle maternel de Leconte de Lisle, né à l'Hermitage Saint-Gilles le 6 février 1753 qui deviendra un des plus grands poètes préromantiques du siècle.
Son grand-père, Jean Deforges dit Pierre Parny (1681-1729), Berrichon dans la boulange, arrive à Bourbon en 1698 en qualité de domestique du gouverneur Jacques de La Cour de Saulais (1) . Il obtient de son maître une concession à Saint-Paul et achète des esclaves qu’il maltraite « jusqu’à la barbarie » sur sa grande plantation caféière, si l’on se fie aux propos souvent malveillants du Brestois Antoine Labbe Boucher(2), gouverneur de Bourbon en 1723 qui pour s'anoblir se fait nommer Antoine Desforges-Boucher (1680-1725). Cet ajout à son patronyme n’indique cependant aucun lien de parenté avec celui des Parny. Le fils du boulanger pionnier, Paul (1717-1782), lieutenant d’infanterie, épouse en secondes noces De Lanux Marie Geneviève en 1745 à St Paul. Ils ont 6 enfants dont Évariste.
Évariste Parny (il refuse d’accoler à son nom - de Forges- après la révolution, un titre de parvenu acheté par son père), un créole de famille aisée qui, dès l’âge de neuf ans, est envoyé pour ses études, avec ses deux grands frères Jean-Baptiste et Louis-Joseph, chez les oratoriens de Rennes dans le collège que fréquentera plus tard son neveu Charles Leconte de Lisle. Contrairement à lui, il étudiera avec sérieux et brio (Parny ne le connaîtra pas car Charles est né quatre ans après sa mort en 1814.)
De ses années de pension il ne gardera néanmoins qu’un souvenir teinté d’amertume : « Transplantés tous les deux sur le bord de la France/Le hasard nous unit dans l’un de ces cachots/Où la férule en main, des enfileurs de mots/Nous montrent comme on parle et jamais comme on pense. » Pour l’anecdote encore, François-René de Chateaubriand né à Saint-Malo (4 septembre 1768), logera plus tard dans la même chambre que lui. Curieux accord des opposés en religion que cette chambrée rennaise : Parny l’auteur persiflant de La Guerre des Dieux (1799) contre Châteaubriant (3), l’apologiste du Génie du christianisme (1802).
Après six mois de Trappe dans un séminaire parisien qui l’ont convaincu de fuir pour de bon l'ordre cistercien, il s’engage dans la Garde du roi. Il anime dans les années 1770-1773, lors des nombreux loisirs que lui procure son poste, la joyeuse et poétique bande d’artistes épicuriens de l’Ordre de la Caserne, un cercle anacréontique (4) fréquenté par de nombreux exilés d’outremer dont les célèbres sœurs Sentuary, Michelle (Mme Bonneuil) et Marie-Catherine, nées à l’Île Bourbon.
L’aînée Michelle (1748-1829), qui deviendra agent de renseignements pour le compte des royalistes pendant la Révolution et l’Empire, a été célébrée dans ses Élégies sous le nom de Camille par le poète André Chénier. Sa cadette Marie-Catherine (1747-1783), a été chantée dans Les Amours sous le pseudonyme Eucharis, par le chevalier et poète Antoine Bertin natif de Bourbon. Leur benjamine, Françoise-Augustine Sentuary, née à Saint-Denis (1749), épouse de Jean-Jacques Duval d'Eprémesnil né à Pondichéry (1745), est guillotinée à Paris avec son mari au moment de la Terreur, le 17 juin 1794. Ces trois femmes réputées d’une grande beauté étaient par leur mère les petites filles de Françoise Chatelain et donc apparentées aux familles Parny et Leconte de Lisle.
En 1773, le père d’Évariste le rappelle à l'île Bourbon. C’est à son arrivée en 1774 que la hase promise sort du chapeau ! La bonne Étoile, Esther Lelièvre née à Saint-Paul (le 17 juin 1761). Âgée d’à peine 13 ans, alors que le maître Parny, qui lui enseigne la harpe et en tombe amoureux, dépasse la vingtaine. Le père d’Évariste refuse le mariage de la carpe et du lapin. Trop jeune l’écolière et pas assez fortuné le harpiste !
Le père d’Esther a longtemps servi comme capitaine de milice sous les ordres du major Paul de Forges de Parny (le père d’Évariste), commandant du quartier de Saint-Paul. La famille Lelièvre habite à Saint-Gilles à proximité de l'habitation des Parny. C’est le père Lelièvre qui plante de manière systématique, afin de freiner l'érosion des plages, les premiers filaos de l’Hermitage à Saint-Gilles, spécimens importés de Madagascar en 1768 par l'abbé Rochon de Brest.
Le chevalier Parny devenu anticlérical se lie d’amitié avec son compatriote Bertin, auquel il confie dans une lettre (janvier 1775) qu'il ne peut se plaire dans un pays où règne l'esclavage : « …dans un pays où mes regards ne peuvent tomber que sur le spectacle de la servitude, où le bruit des fouets et des chaînes étourdit mon oreille et retentit dans mon cœur… » Le 15 janvier 1776, Évariste repart sur la Seine à destination de Lorient pour réintégrer son régiment.
Cédant aux instances de sa mère devenue veuve avec huit enfants, Esther se marie à 16 ans en 1777 avec Jean Baptiste Canardelle, médecin des armées de neuf ans son aîné, originaire de L’Île de France. Évariste se sent trahi et attristé par la rupture d’un serment d’amour qu’il aimait croire éternel. Elle devient son égérie qu’il prénomme Éléonore « Ô la plus belle des maîtresses ! » dans ses Poésies érotiques (1778).
Apprenant le décès de son père, il revient à Bourbon en 1784 pour régler la succession entre ses cinq frères et ses deux sœurs. Ses missions le conduisent aussi à plusieurs reprises à L’Île de France où vit depuis deux années Esther. Son mari est mourant et, apprenant la venue d’Évariste, elle lui fait transmettre un message pour qu’il accepte de venir à sa rencontre, dix ans qu’ils ne se sont pas vus ! Il refuse l’invitation, trop pris par son devoir, prétexte-t-il. Adieux définitifs, il embarque pour l’Angleterre. « J’ai tout perdu ; l’amour seul est resté. », se lamente-t-il (Livre IV, Élégie XI).
Rentré à Paris, en 1788, les difficultés l’assaillent, son frère influent à la cour de Versailles décède, son régiment est dissous, il manque d’argent et, inconstant, la nostalgie de son île natale le tourmente. Il exprime ses regrets à sa sœur : « Plût à Dieu que je n’eusse jamais quitté mon rocher de Bourbon. J’en serais plus tranquille et plus heureux, et le point important en ce monde, c’est d’être heureux. » La Révolution terrasse son entrain d’écrivain et plombe ses activités littéraires. Pour échapper à cette situation désastreuse et fuir la Terreur qui s’annonce, il aspire à retourner dans les îles. Il s’y ferait maître d’école, enseignerait les belles lettres, la géographie et les mathématiques … Vœux pieux.
Esther devient veuve à 25 ans avec quatre enfants. Elle tente en vain de renouer avec Évariste. Deux ans plus tard, elle épouse en 1788 à Moka (Île de France) le chirurgien breton François Marie Ruellan, ancien confrère de son premier mari. François Ruellan né à Saint Malo (27 décembre 1754). Le couple revient à Bourbon en janvier 1790. Elle met au monde à Saint-Paul quatre autres marmots.
Puis avec leur grande famille, le couple s’installe en 1800 à Dinan. Son mari décède vers 1808 dans cette belle ville des bords de Rance à l'âge d'environ 54 ans. Esther, à nouveau veuve, meurt aussi à Dinan le 25 août 1825 à l’âge de 64 ans. L’Étoile (Esther) est inhumée au cimetière d'Évran près de Dinan. Elle est au nord des côtes bretonnes Éléonore ! Un coin près de notre demeure en Bretagne.
Évariste de Forges finit par se marier à Paris en décembre 1802 avec Grâce Vally une fille de Saint-André qu’il avait fréquentée dans son île natale. Le 20 avril 1803, il est élu à l’Académie Française. Il est le premier des Lanux (côté maternel), rapporte la famille pas peu fière, à accéder à cet honneur. Le second étant Leconte de Lisle par sa mère Élysée de Lanux. Il meurt le 5 décembre 1814 au n° 14 de la rue du faubourg poissonnière à Paris. Sa tombe est située au Père-Lachaise.
- Le gouverneur Jacques de La Cour de Saulais a été évoqué dans l’article Arzule, épisode 3
- Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l'Isle de Bourbon. Cf. mon article ABR « Les Desforges-Boucher père et fils ».
- Qui pourtant admire de Parny, les Élégies (1784)
- Qui s’inspire de la poésie légère et amoureuse d’Anacréon, un poète lyrique de la Grèce antique (Ionie).
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