Bertrand-François Mahé De Labourdonnais à L'île de Bourbon : épisode 2
Mahé de La Bourdonnais nommé gouverneur général des îles Mascareignes aurait sans doute pu faire sienne la devise, aujourd’hui inscrite sur les armoiries de l’île Maurice, Stella Clavisque Maris Indici (« L’Étoile et la Clé de l’océan Indien »). Il s’est en effet donné l’ambitieuse mission d’édifier la jeune colonie de l’Isle de France et de développer son aînée l’île Bourbon. Il veut en faire les îles phares pour les navires de la Compagnie des Indes orientales et les gardiennes des portes et routes maritimes de l’océan Indien. C’est un battant qui ne lésine pas à la tâche. Quatre heures de sommeil lui suffisent. Habitué à la manœuvre et à la discipline du bord (mousse à 11 ans ça forme la jeunesse), il n’a de cesse de vouloir inculquer aux gens des colonies le même élan.
Figure 1, Armoiries de Mauritius
L’Isle de France a grandi avec lui et, depuis cette île sœur siège de sa résidence principale, il administre l’île Bourbon via des commandants placés sous son autorité : Lemery Dumont (2 octobre 1735 ‒ 30 septembre 1739) ; Pierre André d’Héguerty (11 novembre 1739 ‒ 12 décembre 1743). D’Héguerty, né en 1700 à Dinan (Côtes du Nord), trempera dans l’affaire Guyomard : Il fait « réviser » à son avantage le plan urbain de Saint-Denis (ce filou aurait aussi donné son prénom à la ville de Saint-André), un plan que La Bourdonnais désapprouvera (1744) ; Didier de Saint-Martin, nommé commandant à trois reprises : d’abord 13 décembre 1743 ‒ 8 mai 1745, remplacé par Jean Baptiste Azémas (15 mai 1745 ‒ 31 octobre 1745) ; puis à nouveau Saint-Martin (1 novembre 1745 ‒ 18 décembre 1745 et 13 décembre ‒ 11 novembre 1748). Ce dernier veut faire honneur à son nom : avant son départ définitif pour la France le 11 novembre 1748, Didier de Saint-Martin affranchit, avec l'autorisation du Roi, tous ses « Noirs ».
Le gouverneur Mahé de La Bourdonnais, bien que donnant une grande part de son énergie à la jeune colonie de l’Isle de France, n’en néglige pas pour autant l’île Bourbon. Lors de ses nombreuses visites dans l’île, il réside à Saint-Paul. Il fait aménager le port de Saint-Denis, agrandir et embellir la ville. Il fonde la ville de Saint-Louis et préside à l’établissement de la ville de Saint-Pierre. Il améliore aussi l’organisation et la production de café et de la canne à sucre.
En 1735, Gabriel Déjean, secrétaire du Conseil Supérieur de Bourbon est nommé par La Bourdonnais, successeur de Pierre Benoît Dumas (gouverneur de Bourbon 21 juillet 1727 ‒ 11 juillet 1735), à la tête du « quartier » de Saint-Pierre. Il établit un nouveau plan de la future ville et lance la construction des magasins de la Compagnie (Hôtel de Ville actuel), ainsi que des Marines près du barachois.
De son propre chef (sans l'accord de la Compagnie des Indes), La Bourdonnais fait en outre transférer l'administration de Saint-Paul à Saint-Denis. Le 26 septembre 1738 Saint-Denis devient ainsi le chef-lieu définitif de l'île Bourbon. Les aménagements portuaires de la ville sont réalisés, dont le fameux Pont-Volant.
Figure 2, Pont volant à Saint-Denis
Des travaux d’importance, du développement d’infrastructures, du défrichage pour la culture intensive du café et de la canne mais aussi une volonté inflexible de renforcer, sinon forcer avec sévérité, le goût du travail chez les populations pionnières des deux îles. La débauche et la ribote, le désordre et l’insubordination, ne vont pas de pair avec le labeur bien fait et une vie dépravée entrave le progrès de la colonisation. De l’ordre avant tout, gage de réussite. Il en est convaincu.
Dans son mémoire de 1733, il préconisait pour remédier à cela « des remèdes violents ». Ce qui vaut pour les colons vaut encore davantage pour leurs esclaves.
Selon lui, « les Noirs marrons ne sont pas un moindre mal ». Il les compare aux cerfs aux pieds agiles contre lesquels seuls des chiens et des chasseurs aguerris peuvent rivaliser. Il appuie sa rhétorique sur les chiens du guet de Saint-Malo (1), des dogues gardiens de la cité corsaire, lâchés hors des remparts durant la nuit, capables de « dévorer des hommes », s’il le fallait. À propos, qui ne se souvient de la mésaventure de ce « Cher Dumollet » chantée par le poète satirique Marc-Antoine-Madeleine Désaugiers (dit Jérôme L'éveillé, 1772 – 1827) ? Qui, débarqué sans naufrage à Saint-Malo, sur la grève se fit croquer les mollets par les chiens de garde.
Figure 3, Chiens du guet sur le blason de Saint-Malo
Persuadé que si les marrons ne sont pas anéantis, l’habitation (la demeure coloniale) ne peut espérer durer et qu’il serait alors préférable d’abandonner les îles, La Bourdonnais emploie les grands moyens. Il achète des esclaves à Madagascar pour éliminer leurs frères marrons de l’Isle de France. À Bourbon, sous son autorité, des milices de volontaires, constituées principalement de petits colons blancs (les Carron, Payet, Fontaine, Martin, Devaux, Cerveaux, Chamand, Auber, Rault, Hoareau, Grimaud…), sont constituées. François Mussard dit « Oreilles » en reçoit le commandement. Il organise pendant près de 40 ans des battues. Contrairement aux préconisations de La Bourdonnais, il préfère chasser sans meute de chiens dont les aboiements préviennent les fugitifs. En troupe réduite, il traque les marrons réfugiés dans les Hauts (à 90% d’origine malgache). Un prisonnier vivant rapporte 100 livres, un mort (une main ou une tête vaut preuve) la moitié de la somme. Les prisonniers sont sévèrement châtiés, mutilés voire pendus ou brûlés vif s’ils sont accusés de meurtre.
Figure 4, Le marronnage (Fugitives) Tony de B. del. In :Les Marrons, L.-T. Houat, Paris, Ebrard, 1844.
Interdit en 1731, le trafic onéreux de quelques centaines d’esclaves depuis la côte ouest de l’Afrique (Gorée, Juda) est relancé en 1737 par Mahé de La Bourdonnais. Cette traite durera cinq années (1739-1744) et subsistera épisodiquement jusqu’en 1767 (2). De même, la traite depuis l’Inde, brièvement interrompue de 1731 à 1734, reprend sous son gouvernement et des centaines d’esclaves arrivent à Bourbon depuis Pondichéry (prélude de l’engagisme). Il organise aussi, comme tant d’autres avant et après lui, une traite systématique d’esclaves en provenance essentiellement de Madagascar et, dans une moindre mesure, du Mozambique (3) .
Les esclaves achetés en nombre aux trafiquants africains et arabes sont considérés comme une main-d’œuvre servile indispensable au développement à moindre coût des îles colonisées mais aussi comme des troupiers bon marché capables d’épauler la soldatesque blanche. Pour la défense des intérêts de la Compagnie aux Indes, Mahé de La Bourdonnais souhaite ainsi, dans une lettre du 13 août 1742, enrôler auprès de leurs maîtres des Noirs de l'île Bourbon afin de combattre aux côtés des Volontaires de Bourbon : « 400 Noirs fidèles, parlant français, aussi propres que des Blancs pour tirer sur une manœuvre et sur un palan de canon... », de la chair à canon remplaçable à peu de frais (les maîtres sont indemnisés de leurs esclaves blessés ou morts par un don d’autres esclaves).
Comme je l’ai signalé dans le premier épisode, les critiques et jalousies dans son entourage fusent de toutes parts. La Compagnie estime que ses dépenses dans les colonies sont excessives. Les propriétaires d’esclaves, à Bourbon principalement, se plaignent du nombre important de journées exigées de leurs esclaves pour l’aménagement de l’île et prétextent que le gouverneur les emploie à son service. D’autres encore l’accusent de s’enrichir en accaparant la traite à son profit, revendant les esclaves à trois fois le prix (les accusateurs furent ensuite accusés d’imposture). Bref, le Malouin n’a plus le vent en poupe à Bourbon.
Bien sûr, il se défend de ce qu’il considère comme autant de calomnies : « D'ailleurs comment aurais-je pu les employer ces noirs à mon profit particulier, moi qui n'ai jamais eu un pouce de terrain dans l'île Bourbon, et qui jamais, par conséquent, n'y ai fait le moindre ouvrage pour mon compte ? » écrit-il en 1740 dans une lettre au cardinal de Fleury (Premier Ministre sous Louis XV). Quant aux tripatouillages d’esclaves dont il est accusé, il répond : « Il était bien avéré que, pendant le temps de mon gouvernement, je n'avais acheté qu'environ trente nègres pour me servir de domestiques, et non pour les revendre. Loin d'en avoir jamais vendu aucun, je les avais donnés à différentes personnes lorsque je quittai l'île. » Autant d’imputations à son encontre estimées fausses après enquête par la Compagnie.
Néanmoins, destitué de son poste après la prise de Madras et sa querelle avec Dupleix, il rentre à Paris pour y être embastillé le 3 mars 1748. Acquitté lors de son jugement en février 1751, il sort de prison gravement handicapé et ruiné. Déprimé, il décède le 10 novembre 1753.
Figure 6, Inauguration en 1856 de la statue du gouverneur Mahé de La Bourdonnais à La Réunion.
Plus d’un siècle après sa mort, le 15 août 1856 sa statue en bronze est érigée sur un piédestal en pierre de basalte sur la Place du Gouvernement à Saint-Denis. Lors de la cérémonie d’inauguration, le Gouverneur Hubert Delisle, premier gouverneur créole de La Réunion, prononce un discours élogieux : « Saluons, oui saluons de nos acclamations l'image vénérée de ce vaste génie qui donna à deux îles placées aux extrémités du monde, le mouvement et la vie… »
Autre siècle, autre époque, un discours inverse se fait entendre. Depuis la loi du 21 mai 2001 dite "loi Taubira", la traite et l'esclavage sont officiellement reconnus crimes contre l'humanité. La statue élevée sur le Barachois devient le symbole de cette oppression esclavagiste. Elle est voilée, peinturlurée, affublée de banderoles traitant La Bourdonnais de raciste et d’esclavagiste.
Figure 7, Statue de La Bourdonnais au Barachois de Saint-Denis
Suite aux émeutes aux USA et manifestations dans le monde qui ont suivi le meurtre de l’afro-américain George Floyd par des policiers le 25 mai 2020 et du mouvement Black Lives Matter, au cours desquels des statues d’esclavagistes, de colonialistes et de suprémacistes blancs ont été détruites ou endommagées, des militants défenseurs de l’identité noire à La Réunion se disent disposés à instruire un « procès d’assises » contre ce gouverneur et exigent que sa statue soit déboulonnée. La maire de Saint-Denis appuie ces revendications. Elle prépare, en guise d’inauguration d’un prochain 20 décembre, le déboulonnage de la statue et son déplacement hors de l’espace public. Retour de bâton de l’actualité contre une histoire instituée. Que chacun(e) se fasse son opinion avec les moyens du bord.
(1) Saint-Malo fut le cinquième port négrier français avec le départ d'environ 250 expéditions jusqu'en 1824. On estime à 80 000 le nombre d'esclaves transportés par les navires armés à Saint-Malo. Un des derniers armateurs à pratiquer le commerce triangulaire fut Robert Surcouf, alors même que cette activité a été interdite en 1815.
(2 Jean-Marie DESPORT, La traite des esclaves, D’où provenaient les esclaves de Bourbon ? https:/www.portail-esclavage-reunion.fr/documentaires/la-traite-des-esclaves/origine-des-esclaves-de-bourbon-2/origine-des-esclaves-de-bourbon/ Document généré le 7/04/2023
(3) Sous le gouvernement de La Bourdonnais, plus de 1200 esclaves sont importés annuellement de Madagascar à Bourbon et à l’Isle de France (en 1735 on recense 6781 esclaves dont 208 marrons, 3%). Le nombre d’esclaves augmentera bien davantage après 1749. Le nombre d’esclaves originaires du Mozambique (Cafres) s’accroît dans les années 1760 pour dépasser celui des esclaves en provenance de Madagascar (marché plus onéreux). La traite dans ces deux pays s’amplifie jusqu’en 1793 (Albert JAUZE, « Malgaches et Africains à Bourbon : La Réunion à l'époque de l'esclavage », Hommes & Migrations, 2008 pp. 150-157.)
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